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Par : Sébastien Lord-Émard
Moncton, 6 mai 2025

Qui eut cru que le sauveur de notre communauté (et du Canada en entier) serait un banquier néolibéral et catholique pratiquant? Dieu merci pour les vieux hommes blancs cis-het, I guess? Blague à part : l’alternative était Pierre Poilievre. Et c’eût été une catastrophe. Pierre Poilievre représente tout ce à quoi le trumpisme peut ressembler dans sa version canadienne « soft », même s’il n’a pas ouvertement prêté allégeance au bonhomme Trump. Ce dernier trouverait même Poilievre « hostile ». À voir… Qu’à cela ne tienne, les positions du Parti conservateur du Canada ne diffèrent pas tellement de celles du Parti républicain actuel : les parallèles sont troublants, que ce soit le choix du slogan « Canada First », qui répercute le « America First » des MAGA, ou encore les tendances liberticides envers les droits des femmes et des personnes trans. Paradoxe des gens de droite ! Se proclamer adepte de la liberté absolue, mais pour mieux limiter la liberté d’autrui… Comment peut-on justifier être en faveur de la liberté (on se souvient que Pierre Poilievre lui-même est allé porter du café aux camionneurs du Freedom Convoy, de triste mémoire) et du même souffle réclamer à grands cris toutes sortes de mesures qui réduiraient la capacité d’un individu à choisir pour soi-même? Make it make sense, comme on dit à Rideau Hall…

De là à affirmer que les élections furent une victoire pour la communauté 2ELGBTQI+, n’exagérons rien. Oui, nous avons évité le pire. Tant mieux! Mais la lutte, elle, n’est pas finie. La montée des discours transphobes, racistes et misogynes, par exemple, a eu lieu malgré dix années de gouvernement libéral. Non pas que le Parti libéral y ait contribué directement. On peut lui reprocher bien des choses, mais Justin Trudeau fut un authentique allié. Qu’on se rappelle sa participation active aux défilés de la Fierté, ainsi que son apparition sur le plateau de RuPaul’s Drag Race. Ça peut sembler anecdotique, mais dans un monde polarisé comme le nôtre, peu de chefs d’État n’osent aller aussi loin. Selon le magazine Fugues : « C’est sous Justin Trudeau que fut institué ce que l’on appelle aujourd’hui le Secrétariat 2ELGBTQI+ et que sera aussi lancé le premier Plan d’action fédéral 2ELGBTQI+ au Canada. Le gouvernement Trudeau aura tenté de mettre fin à certains chapitres douloureux de l’histoire LGBTQ+ du pays. En 2017, le premier ministre au nom du gouvernement canadien s’excuse aux personnes ayant survécu à la Purge LGBT et aux groupes des communautés 2ELGBTQI+. En 2019, le Parlement met aussi fin aux infractions relatives à la pénétration anale, au vagabondage et aux maisons de débauche. Puis, en 2022, la Chambre des communes adopte à l’unanimité la loi interdisant les thérapies de conversion au Canada. Cette même année, Ottawa met aussi fin aux délais prévus spécifiquement pour les hommes ayant eu des relations homosexuelles en ce qui a trait au don de sang. » Un bilan somme toute honorable.

Mais cela a-t-il mis un terme aux attaques insensées que subissent les membres de notre communauté? Hélas non. Des gouvernements provinciaux s’essaient sans cesse à limiter les droits des personnes queer et trans, en Alberta, au Québec, ailleurs, et on se souvient de la manière dont Blaine Higgs avait instrumentalisé une politique scolaire pour semer la zizanie dans notre province. Or, lorsque talonné sur ces questions en pleine campagne électorale fédérale, notre nouveau premier ministre a émis une vague promesse de protéger les droits et libertés, tout en réitérant que nous étions toustes des Canadien·ne·s, grand bien nous fasse… Éclipsé par les tarifs, l’enjeu fut pourtant brandi régulièrement par un Poilievre de plus en plus désespéré de changer la « question de l’urne ». En somme, Carney n’est pas Trudeau ; il s’est même fait fort de démontrer qu’il en est l’antithèse en termes d’image et d’idéologie économique. N’oublions pas si vite : à peine nommé calife à la place du calife, notre bon banquier a composé un cabinet « de guerre » (commerciale) qui excluait plusieurs ministères : bye bye ministère des Femmes, de l’Égalité des genres et de la Jeunesse, so long ministère de la Diversité, de l’Inclusion et des Personnes en situation de handicap… Sans oublier, pour nous qui sommes queer et trans en milieu francophone minoritaire, le ministère des Langues officielles, absorbé par le nouveau ministère de la Culture et de l’Identité canadienne.

On verra ce que Mark Carney décidera de faire avec son décevant cabinet « minceur », le reconduire ou l’amender. Je crois qu’il faudra garder un œil sur ça, juste au cas… Dans un sens, c’est une bonne nouvelle que le gouvernement soit minoritaire : obligé de négocier avec les partis d’opposition pour conserver la confiance de la Chambre, il y a des chances pour que l’entente entre les Libéraux et le pauvre NPD soit ressuscitée. Nous avons la mémoire courte et ingrate : c’est quand même grâce aux allié·e·s néodémocrates qu’un certain nombre de politiques publiques et de programmes progressistes furent adoptés par les Libéraux durant les quatre dernières années. C’était d’ailleurs d’une tristesse infinie de voir un chef compétent et dévoué comme Jagmeet Singh perdre son siège et démissionner, le soir des élections… L’effondrement du Parti vert n’augure rien de bon non plus. Les gens ont voté stratégique, et cela a permis au Parti libéral de phagocyter le vote de gauche. Mais qu’a promis Carney, au fond, sinon un statu quo qui, à défaut d’être idéal, est rassurant? Je ne demande qu’à être agréablement surpris… Il serait judicieux pour notre nouveau gouvernement fraîchement élu d’envoyer un message fort aux communautés régulièrement visées par les attaques violentes et liberticides de la droite. La peur nous a fait voter « du bon bord », mais que notre banquier préféré ne s’illusionne pas : ce n’est pas tant pour ses beaux yeux d’épagneul que nous l’avons plébiscité, mais (outre le dossier USA) pour les valeurs canadiennes d’inclusion, d’équité et de diversité qui n’ont jamais été aussi menacées depuis les années Trudeau… père. Plus de 50 ans de progrès sur le front des droits et libertés sont en jeu. Ce n’est pas rien. L’élection d’un gouvernement libéral n’est pas une fin en soi : encore faut-il que les bottines suivent les babines.

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